Les herbes folles*
Marguerite n'avait pas prévu qu'on lui volerait son sac à la sortie du magasin. Encore moins que le voleur jetterait le contenu dans un parking. Quant à Georges, s'il avait pu se douter, il ne se serait pas baissé pour le ramasser.
Alain RESNAIS - France 2009 1h45mn - avec André Dussollier, Sabine Azéma, Anne Consigny, Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Michel Vuillermoz et la voix d’Édouard Baer... Scénario d’Alex Reval et Laurent Herbiet, librement adapté du roman « L’Incident », de Christian Gailly.
Une femme se fait voler son sac. Un homme trouve le portefeuille de cette femme dans un parking. Dans une histoire banale, l’homme irait porter le portefeuille au commissariat, qui alerterait la femme et chacun retournerait vaquer à ses occupations. C’est à peu près ce qui se passe au début du film. Sauf que ce n’est pas une histoire banale, parce qu’Alain Resnais est un aventurier de l’imaginaire et qu’il traque ce quelque chose d’étrange qui se cache dans la tête des gens, ces pulsions déraisonnables qui les font ressembler à des herbes folles, suffisamment vivaces pour s’infiltrer entre deux plaques de macadam. « Madame rêve », chantait Bashung. Ici, c’est Monsieur qui rêve. Georges Palet (irrésistible André Dussollier) est cousu d’enfance : des souvenirs d’émois cinématographiques, d’un nanar de Mark Robson avec William Holden, de sa passion pour les exploits d’Hélène Boucher, une aviatrice des années 1930. Il est habité par un passé criminel (réel ou fantasmé ?), flanqué d’une sage épouse qui le confine aux tâches ménagères (tondre la pelouse, repeindre la maison), fou de lectures dépaysantes (« Lire n’a jamais tué personne. Au contraire, ça aide à vivre »).
Cet homme-là vit dans un monde à la hauteur de son désir, un univers aux couleurs éclatantes – le film est un maelström de décors enchanteurs, de voitures rutilantes et de robes pimpantes. Dans ce monde-là, la vie est un roman, l’esprit flâne, la mémoire s’offre des récréations contemporaines.
Georges pense avec son inconscient, il se projette une rencontre convulsive avec une femme, celle dont il a trouvé le portefeuille. Attentif à capturer l’illusion, Alain Resnais n’a jamais cessé d’être un disciple d’André Breton et un arpenteur de l’évasion surréaliste, à l’affût d’une imprévisible rencontre, de la sarabande du désir. Les Herbes folles est la version allègre de Cœurs, où la quête de l’âme sœur était crépusculaire.
C’est aussi une comédie, où la voix intérieure du protagoniste tourmenté fait assauts de facéties avec une autre voix, celle d’un narrateur espiègle (Edouard Baer), qui rappelle que ces petits jeux passent par le langage. Ainsi de l’extase de Sabine Azema s’offrant une paire de chaussures : « En prenant son pied, la vendeuse lui donnait un vague plaisir. » La récréation verbale est maîtresse de raison, le delirium sentimental se fait folle du logis.
Georges Palet se fait des idées. Intrigué par ce portefeuille trouvé, il est bientôt obnubilé par sa propriétaire, s’improvise détective, s’évade en pensées de son pavillon conformiste pour s’inventer des escapades abruptes. Il se met dans le crâne que la dame mise par le hasard sur son chemin est une potentielle complice de troubles exquis, d’émois interdits, que leurs solitudes (encore que la sienne soit toute relative : il a ce qu’on appelle une vraie famille) vont cristalliser un fantasme commun. Il n’en est rien. « Vous n’avez pas envie de me rencontrer ? », lui lâche-t-il, amer, au téléphone. « Vous me décevez beaucoup ! »
Dentiste de son état, Marguerite Muir le déçoit, en effet. Elle le remercie poliment, l’éconduit, ne répond pas à ses lettres. Il la harcèle, la pousse à faire intervenir la police. D’une cascade de drôles de quiproquos, Alain Resnais dérive jusqu’au dernier tiers du film dans un récit où le songe côtoie l’absurde, où le héros marche à reculons, les yeux fermés et fait resurgir l’insaisissable à l’improviste (« Vous m’aimez, alors ? »). Variations sur les binômes (deux flics, deux dentistes), scènes conjugales déminées, baiser hollywoodien sur fond sonore de générique de la Twentieth Century Fox et extases aériennes avec voltiges et braguette ouverte soulignent la créativité d’un cinéaste à l’esprit aussi ludique et libre que fasciné par le mystère des paysages mentaux…
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06 Novembre 2009 à 18:19 dans
- Bof

